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Zaïra Vieytes

Presse
 
Zaïra Vieytes
Bacchanale, 2007
pigments, sable et résine sur toile
140 x 90 cm

 

 

Abondance

Dans le grand alphabet du monde, elle a choisi de nommer la pomme. Nommer une pomme en la créant dans la plénitude de ses formes et dans son épaisseur, jusque dans sa pulpe et sa matière. Matière qu’elle recrée avec des sables, des émeris, des ciments, des pigments, touillés, saupoudrés, grattés, allégés, aspirés.

Elle dit … « Créer le volume, donner sa peau à la pomme, c’est donner la vie ». Et donner la vie dans sa sensualité, dans son mouvement, à la fois concentrée et dilatée, c’est faire de l’art. Elle dit… « J’accouche d’enfants ronds et pleins ». Et elle leur donne la couleur du sang, le sang frais, le sang nouveau qui circule dans les cœurs et les corps. L’éternel printemps du sang !

Arcimboldo à sa manière, Zaïra cache des dieux dans ses cascades de fruits et de pampres. Entre autres, Vénus Aphrodite qui veille à l’amour printanier et Cérès Déméter avec tous ses seins d’abondance autour du torse, Déméter, la Mère-Terre généreuse et saccagée. Saccagée par ses enfants devenus trop nombreux et si ardents à vivre qu’ils finissent par semer la mort.
Les fruits de Zaïra sont un antidote succulent, ils ont pour eux l’ampleur, l’abondance et l’allégresse. Ils sont l’Eternel Retour.

Michel Croce-Spinelli, Ecrivain et reporter, Paris, Mai 2007

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Matière et Mémoire

Si la peinture est, selon l’expression célèbre, « chose mentale », elle est surtout pour Zaïra Vieytes « chose émotionnelle », exploration qui dit la sensualité des choses, la volupté du rapport au monde. Il ne s’agit pas de raconter ou de délivrer un message, il s’agit de donner à voir, à toucher, sentir, au plus  près du  corps des émotions, du corps  sensible et synesthésique. Rien n’est abstrait et géométrique, tout est puissance et expression vitale, matière vibrante et exubérance dans un festin de formes « primitives », de couleurs et de surfaces généreuses où se mêlent peinture et sable, ciments et pigments. « Nous sommes corps à corps, nous sommes terre à terre » disait Eluard : c’est le monde et l’existence dans ce qu’ils ont de plus incarnés, de plus terriens que  présente Zaïra, la vie à fleur de chair, celle que l’on perçoit dans l’enchantement des plaisirs procurés par les cinq sens. Regardez ces banquets voluptueux, ces cruches lourdes et pleines, ces fruits qui regorgent de désir et de soleil, ces architectures ocres inondées de lumière chaude, ces chevaux harnachés comme à la guerre ou bien qui dansent et tournent comme dans un manège : la beauté est volcanique, illumination sensitive à l’image de la vie qui ne vaut que par l’excès des émotions, par l’ivresse des couleurs intérieures et extérieures réussissant à donner un relief intensif au vécu des jours.
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Sans doute l’esprit n’est-il pas la matière. Il n’en demeure pas moins que même les rêveries sont incarnées, sources de sensations et de plaisirs. Zaïra aime livrer l’épaisseur du temps au travers de vestiges archéologiques, d’empreintes d’un passé imaginaire fonctionnant comme autant de scènes de plaisirs plus voluptueux, plus somptueux, plus désirables que ceux offerts par l’univers décorporéisé des massmedia. Ressusciter des cultures ensevelies, recomposer des scènes pompéiennes, marier les traditions indiennes avec les formes héritées du classicisme gréco-romain, jouer en clins d’œil avec les maîtres du Quattrocento : l’hypermodernité n’a réussi à ruiner ni la politique de la mémoire, ni l’effervescence de l’imagination créatrice, ni la nostalgie d’autres temps rêvés comme plus amènes ou plus poétiques. Il y a certes un tragique de la vie comme de l’Histoire : l’existence blesse, tout se dégrade, les êtres et les civilisations meurent. Et il y a aujourd’hui comme une disparition du corps et du monde sensoriel dans le triomphe du cyberespace. Mais cela n’est pas le tout de la réalité. On n’est pas absolument condamné au virtuel et à la compétition hyperbolique. Le poème du monde existe, la « beauté convulsive » existe, les moments de grâce, de luxuriance rêveuse et sensitive existent : la peinture de Zaïra nous aide à ne pas l’oublier. Quelle que soit la  misère des jours, il nous reste le bonheur primordial de vagabonder loin de présent qui  blesse, se sentir et de rêver de jouer avec le monde et ses images. Nous ne serons jamais tout à fait adultes, tout à fait hypermodernes.

Gilles Lipovetsky, philosophe et sociologue, Paris 2004

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Le Banquet

Rares sont les artistes qui nous convient à des banquets. Depuis les « Noces de Cana », de Paolo Veronese et « Fêtes Champêtres » de Breughel, ils avaient renoncé à organiser des festins. Zaïra en retrouve la tradition et nous révèle les saveurs d’une noble invitation, où tous nos sens sont stimulés. En suivant le cortège des femmes altières nous progressons dans la fresque. L’histoire se déroule de gauche à droite sur trois murs. Comme dans la villa des Mystères de Pompéï, les personnages s’assemblent pour une  célébration. Leurs silhouettes de dieux antiques saillent sur ce crépi de pigments et sables mêlés.

Pigments ou épices ? Ocres, terres, cumin, cannelle ? Avec quoi Zaïra a-t-elle bien saupoudré son grand repas ? Ses ingrédients sont toujours mélangés à du sable, propre, tamisé, parfois recueilli dans de lointains pays. Ce contact avec un matériau de l’enfance déclenche la jubilation créatrice. Elle parte d’un « retour au bac à sable ». Elle s’amuse. Elle tente d’oublier cette parfaite maîtrise du  métier pour que surgissent les formes primordiales, les signes présents dans les arts primitifs. Son  poignet se voudrait aussi lourd que celui de Gaston Chaissac, qui y suspendait une pierre pour contraindre son geste à la maladresse.

Tous les grands coloristes tiennent la couleur à pleines mains. Les sables de Zaïra sont l’équivalent des papiers gouachés de Matisse ou du pollen de Wolfgang Laib. Elle nous les donne à voir, à boire et à manger. Ses fruits gorgés de silice et d’éclats de pigments purs sont une telle délectation qu’elle les zoome, les détache et nous les sert encore sur un plateau. Elle clique sur un détail et le grossit. Ce bas-relief pompéien version CD-Rom est-il un clin d’œil ironique aux technologies récentes ? L’ange nous conduit vers la sortie et nous rappelle que Zaïra plane au-dessus de la modernité, qu’elle s’en moque, qu’elle est libre.

Isbelle Bellet, Critique d’art, Paris 1998

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L’Iconographie du Souvenir

Les figurations contemporaines, ont emprunté ces dernières décades, bien de bifurcations, bien des accotements, mais dures ou douces, elles savent toujours dire la réalité sensible, en tenant compte des acquis de la modernité, sans répudier les sollicitations de l’imaginaire.

C’est cette aptitude à circonvenir les frontières arbitraires du réel, qui définit l’itinéraire de Zaïra Vieytes. Sa peinture, en effet, verse en nous un sentiment visionnaire qui se ménage des havres secrets face aux émergences d’une réalité oppressante, dont les prolongements s’inscrivent  en filigrane dans la respiration faussement paisible de ses allégories. Images empreintes d’un romantisme sans âge, émaillée de vertiges et de hasards concertés, elles restituent un baroquisme nourri de nostalgies scellées dans une mémoire déchirée.

De la sorte, assigne-t-elle à ses personnages une médiation conjuratoire où le symbole débusque des postulats liant l’humain à l’animal, l’un et l’autre échangeant tout à tour leur identité au fil d’une iconographie dans laquelle interfèrent illusion et tangible, tendresse et cruauté, luxure et vanité. Mais cette écriture qui s’autorise parfois de précieuses sédimentions, ne renvoie qu’à sa propre histoire et vise avant tout à rompre l’isolement en favorisant la communication.

Cristallisés à partir  des évidences d’une perception vécue, à l’écart des prétextes littéraires, ces transferts échappent par conséquent à l’emprise du surréalisme orthodoxe, à son versant strictement psychanalitique, pour s’évader dans une fantasmagorie poétique hors des sentiers battus, car selon Georges Bataille, « la poésie mène du connu à l’inconnu ».

Conduite bien au-delà de la représentation, en ces régions où la raison s’effrange, cette œuvre ouverte aux métamorphoses les plus inattendues, porte naturellement au songe. Elle dévide des transmutations qui relèvent de la fable, mais ces fables ne sont jamais moralisatrices. Zaïra aime à se les raconter avant de sceller leur destinée picturale, comme autant d’énigmes qui accompagnent un goût du mystère où l’aménagement des concepts s’avère indissociable de l’invention des formes. Le style y est sûr, d’une étonnante maîtrise, d’une minutie extrême, privilégiant un graphisme volubile, qui noue imperceptiblement des textures délicates, parées d’un chromatisme flamboyant, pailletées de lumières discrète.

Il y a là plus de fantaisie que de grotesque, d’optimisme que de mélancolie, une trame entre le récit et l’allusion déguisée, qui nous plonge au cœur d’un monde hanté de sortilèges, de présences à la fois familières et énigmatiques, au seuil duquel s’estompent les certitudes et se pétrifie le temps.

Gérard Xuriguera, Ecrivain et Critique d’art, Paris 1988

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Les fantasmagories de la couleur

D’évidence, l’œuvre de Zaïra Vieytes relève d’une nécessité viscérale et d’une intuition vitale à traduire les exhortations issues du plus intime de ses sensations. « Je peins comme je respire » dit-elle. Son art reflète un engagement véhément, vécu en étroite osmose avec une éthique toute  entière soumise aux exigences de la peinture. Parce qu’il ne peut en être autrement, Zaïra Vieytes donne libre cours aux  inclinations d’un instinct toujours en alerte, tempéré néanmoins par les incursions de la pensée. Cependant, celle-ci n’intervient pas pour en contrarier les requêtes. Sans les brider, elle tend à le servir et à en ordonner les élans. Ainsi, chaque tableau naît d’une urgence, pourtant nourrie de l’expérience acquise.

Dans ces perspectives, l’iconographie de Zaïra Vieytes décline un univers peuplé de figures qui apparaissent comme surgissant de quelque songe, restitué par bribes. La peinture s’accomplit, en effet, dans ces territoires, attirée par les circonvolutions d’une fantasmagorie colorée, aux accents nostalgiques et parfois graves, soulignant des attaches tangibles avec le quotidien. Mais il s’agit ici d’en transgresser la banalité, et peut-être même la trivialité, et de jouer avec l’acuité d’une  imagination qui modèle ses propres images, de sorte à divulguer une réalité exhumée des profondeurs de l’être. Pour  témoigner du tribut payé à la solitude et à ses déchirements, Zaïra Vieytes use d’une syntaxe métaphorique, sans référence à une quelconque narration qui détournerait de la peinture. Isolé du contexte qui pourrait le distraire, le sujet peint prend souvent valeur de symbole. En mettant l’accent sur lui, c’est-à-dire en l’envisageant comme un détail qu’elle se serait attachée à agrandir. Zaïra Vieytes l’appréhende de front et le laisse envahir le champ pictural. L’ivresse de la couleur participe de ces intentions. « Les couleurs, disait Cézanne, sont la chair  éclatante des idées et de Dieu, la transparence du mystère ». Les chromatismes jouent tous les rôles : volontaires et effusifs, ils affirment la forme et ses épanchements, cernent la netteté des contours, épousent le dessin. Le mécanisme de leurs  ententes et de leurs discordances, détermine la texture d’une matière ondulante, tramée de touches vigoureuses, de balafres et de morsures, qui s’estompent vers des plages veloutées.

Zaïra Vieytes sait  doser leurs fulgurances et en obtenir toutes sortes de variations, même imperceptibles, en quête de temps  forts. Les tonalités chaudes et chatoyantes tressent un climat aux  incidences baroques qui dynamise l’espace et le sature en précisant les marques spécifiques de cette thématique éprise de lumière.

Nathalie Cottin, Critique d’Art, Paris 1988

 


 

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