| Françoise-Hélène
Brou, SCENES Magazine, décembre 2005 no. 182,
Genève
SETCH
un bain de jouvence pictural
Les gammes chromatiques
captent le premier regard, éveillent en nos sens quelque antique
vibration enfouie, oubliée, fossilisée par mille et mille
siècles de civilisation. Le chant des couleurs résonne
: terre de sienne, ocre, bleu cobalt, rouge, carmin, jaune, vert émeraude,
brun doré, blanc de titane…
L’impression
de la couleur peut se développer jusqu’à devenir
un événement, ce n’est pas moi qui le dit c’est
Kandinsky (1). Voyez comme le pouvoir minéral et organique des
pigments captent vos neurones, comment leur chimie agit sur vos émotions,
sur vos épidermes, préparent l’événement,
l’avènement de la forme.
La vie de l’image
naît sous nos yeux. La machine graphique articule et agence traits,
points, lignes, croix, carrés, rectangles, angles, cercles et
courbes, pour construire une, deux, trois, dix figures. L’assemblage
des figures et des couleurs crée alors un espace représentatif.
Le concerto a quattro
mani de SETCH (2) semble retracer la genèse de cette naissance
des images. On pourrait parler d’une paléontologie du langage
des formes où deux regards, deux gestes, parcourent les étapes
de cette lente évolution, des premières manifestations
abstraites de l’art primitif, passant au stade de la préfiguration,
puis à celui de la figuration, miroir de la nature. Images cumulatives
qui refondent sur le site de l’œuvre l’ordre et la
succession des syntaxes expressives.
Le retour au fond
du temps des formes visibles agit comme référent collectif
explicite ; en effet, les motifs animaliers, végétaux,
humains convoquent des archétypes universels dont la fraîcheur
est une sorte de retour vengeur sur la civilisation en crise. «
Je dis toujours que je peins comme un barbare dans une époque
barbare. Barbare signifie d’abord primitif, et il y a ce sens
du primitif qui s’exprime dans ma peinture » (3). Les paroles
de Karel Appel, peintre du COBRA, traduisent cette énergie originelle,
cette présence ancestrale que chaque individu porte en lui et
qui se manifeste dans les œuvres de SETCH.
La double gestuelle
des artistes joue également dans l’espace de la métaphore.
Les êtres fantasques ou hybrides peuplant leurs tableaux incarnent
et associent une multitude de principes vitaux, d’éléments
naturels. Les métamorphoses s’exercent à travers
le registre du réalisme fantastique qui accroît les ambiguïtés
formelles et signifiantes, bouscule le symbolisme académique,
les postures conceptuelles ou stylistiques.
Les oeuvres denses,
peuplées, bigarrées de SETCH évoquent le bouillonnement
même de la vie, elles nous invitent à un reflux aux sources
de l’imaginaire, à exercer sans entrave nos facultés
perceptives.
(1) W. Kandinsky,
Du spirituel dans l’art, Denoël, 1989
(2) Setch une signature pour deux artistes, Sophie Gastaud et Christian
Joliff, unis par le
désir de donner naissance à un langage commun
(3) F. Armengaud, Bestiaire Cobra, La Différence, 1992
***
Entretien,
par Chloé de Nuhèe, Gazette alréenne, Paris, Décembre
2002
SETCH, aux
sources des arts graphiques
Chloé
de Nuhèe : Vos tableaux comportent-ils des messages que vous
tenez à communiquer ?
Christian
Joliff : Ah non, surtout pas. Nous ne sommes pas attachés
à cela justement.
Sophie Gastaud
: Nous proposons des images pour que chacun se raconte des histoires.
Notre histoire existe dans chacun des tableaux, mais elle n’a
pas grande importance en réalité. Ce qui est important
c’est de voir quelle ouverture l’on va pouvoir donner à
la personne qui sera sensible, au départ, à cette forme
d’expression. C’est d’ailleurs pour cela que nous
ne donnons pas de titre à nos tableaux pour ne pas orienter leur
lecture ni leur interprétation. Nous nous sommes constitués,
au fil des années, un très vaste corpus de signes que
nous avons pu, d’ailleurs, classer a posteriori. Il y a des formes
végétales, d’autres anthropomorphiques, d’autres
qui semblaient plus mystérieuses au premier abord et qui se sont
révélées par la lecture qu’en faisaient des
observateurs amateurs de notre travail.
C. de N.
: Ce sont des signes que vous avez créés ?
Christian
J. : Moi je ne crois pas justement. Simplement nous faisons
partie du monde, et nous, ce que nous en exprimons c’est cela.
Mais cela fait partie de notre patrimoine commun. On le montre de cette
manière là. D’autres vont montrer la même
chose d’une autre manière.
C. d. N.
: Pourquoi ces couleurs ?
Christian
J. : Ce sont des pigments naturels qui amènent facilement
à travailler avec toute cette gamme de couleurs chaudes et terres
et d’ocres. Et pis, il y a le bleu cobalt. Cela nous intéresse,
au titre de cette mémoire collective des couleurs et des formes,
de travailler sur cette gamme qui nous est commune. Quand on regarde
les peintures égyptiennes, les dominantes sont le beige, la terre
de sienne et le bleu.
C. de N.
: D’où vient ce choix de peindre sur des portes, sur des
tables ?
Christian
J. : On n’a pas compris pourquoi le support privilégié
de la peinture devait être une toile tendue sur un châssis.
Sophie G.
: On pense sincèrement qu’il n’y a pas de raison
que les tableaux soient strictement sur des murs. S’il y a un
revêtement de surface qui les rende cohérents, pourquoi
ne pas l’utiliser ?
C. de N.
: Comment faites-vous concrètement pour travailler ensemble ?
Sophie G.
: Nous nous mettons d’accord sur telle ou telle composition, parce
que nous partons toujours d’une maquette qui n’est pas forcément
très arrêtée du point de vue des couleurs, mais
qui est assez définie du oint de vue des contrastes des masses
sombres et claires. On ne part jamais sur un tableau, comme ça,
in abstracto. On a toujours un petit croquis. Mais c’est aussi
lié à notre formation d’archi qui nous a habitués
à partir d’une idée forte (on appelle cela un «
parti ») et cela peut même être exprimé au
dos d’un ticket de métro. Il y a une proposition qui est
faite à l’autre et un échange de vues sur cette
proposition.
Christian
J. : Mais l’on vit ensemble surtout. Nous sommes dans
le même monde, donc les choses se font ensemble. La question n’est
pas de savoir qui a fait quoi. C’est une manière de vivre
et de percevoir le monde. C’est tout. C’est ce qui fait
d’ailleurs que nous n’avons pas de difficulté à
travailler en duo. Il n’y a pas à défendre une performance
graphique particulière, comme un art de dessiner. Sophie a une
façon bien à elle de dessiner, moi j’en ai une autre.
Ce n’est pas cela qui nous intéresse. Ce qui nous importe
avant tout c’est le caractère primitif du trait.
C. de N.
: Comment est né ce désir de travailler ensemble ?
Christian
J. : Nous nous sommes rencontrés à Paris, pendant
nos études d’archi. Nous y avons été amenés
l’un et l’autre pour des raisons différentes. Pour
ma part, je me suis intéressé très tôt à
la peinture. Mes parents étaient d’accord pour que je fasse
les Beaux-Arts, mais en archi, parce que ça ressemblait plus
à un vrai métier que la peinture. Je suis donc entré
dans cet atelier en 1976.
Sophie G.
: Moi je me suis retrouvée en archi en 1979, un peu par la négative,
comme Christian. J’avais envie de faire du dessin depuis l’enfance.
A l’adolescence on m’a gentiment expliqué qu’il
valait mieux que je passe mon bac d’abord. Et je pense que c’est
un peu par réaction que je me suis retrouvée en archi
: mon grand-père, qui était lui-même architecte,
m’avait découragée de faire ce métier parce
que ce n’était pas un métier de femme. Et puis,
ça a été aussi la rencontre, par hasard, de gens
qui étaient dans cet atelier et qui ont constitué, rapidement,
pour moi, une vraie famille d’idées.
Cet atelier était
considéré comme assez « vieux con », c’est-à-dire
très orienté sur les représentations graphiques
et le rendu des projets, un petit peu dans l’esprit des prix de
Rome et très axé sur la composition. Finalement la composition,
on la retrouve dans la peinture. Et je pense que nous n’en serions
sans doute pas là aujourd’hui si nous n’étions
pas passés par cette formation. Si nous avions fait les Beaux-Arts
Peinture, nous n’aurions pas du tout la même appréhension
de notre travail aujourd’hui.
Nous avons travaillé comme « gratteur » en agence
pendant nos études et à cette occasion nous nous sommes
rendus compte rapidement d’une difficulté à la subordination.
En conséquence, à l’issue de nos études,
nous avions envie de nous installer à notre compte et c’est
comme ça que nous sommes arrivés en Bretagne. C’était
en 1987, à l’époque de notre mariage.
Nous avons fait
de l’archi à Auray, un peu contre vents et marées
parce que tout le monde nous a expliqué ici que ça allait
être très difficile, que ce n’était pas du
tout le moment de s’installer. Mais nous, avec un peu d’inconscience,
on a dit bon, on arrive avec nos quatre mains, on y va, on va y arriver.
Et l’on a travaillé dans cet atelier à Auray pendant
13 ans. Parallèlement à cela nous avons toujours peint
un peu chacun de notre côté, avant nos études, pendant
nos études et après. Nous participions à des expositions
collectives, via des groupes d’architectes peintres. Nous avons
exposé à Venise, à l’Orangerie du Luxembourg
… Nous nous sommes vite rendus compte du plaisir que nous avions
à exposer mais aussi du fait que nous étions devenus des
« peintres du dimanche ». La difficulté, quand on
est « peintre du dimanche » c’est que l’on ne
peut pas avoir une production cohérente. Chaque tableau est symptomatique
d’une époque parce qu’il y a trop d’espace
dans le temps.
Et puis au début
des années 90, nous sommes allés faire un tour dans la
Vallée des merveilles, dans l’arrière-pays niçois.
Là, nous avons été très touchés par
les gravures proto historiques que nous avons vues. Ce n’était
manifestement pas strictement des œuvres d’art, mais vraisemblablement
il y avait un message. Il s’agissait de gens qui n’étaient
pas de la même culture que nous, pas de la même époque.
Nous étions hors contexte et pourtant complètement pris
par de message qui nous échappait totalement.
Christian
J. : Ce sont des gravures martelées sur des lithes à
ciel ouvert. Il y en a plusieurs dizaines de milliers.
Sophie G.
: C’est relativement récent, entre 2000 avant Jésus
Christ et zéro et probablement l’œuvre de bergers
ligures. On voit des animaux à cornes, des charrues, des corps
nus, des figures humaines. C’est une sorte de pré écriture.
Alors c’est parti comme un jeu, nous avons commencé à
nous écrire mutuellement des petits mots sous forme de signes
et puis nous avons trouvé que c’était intéressant
graphiquement. Alors, nous nous sommes mis à tout garder, y compris
les croquis téléphoniques, les petits dessins sur les
bouts de nappes de resto.
Un jour nous avons
récupéré chez notre papetier un stock de rouleaux
de papier toilé et, un soir, nous avons réalisé
notre premier tableau ensemble, strictement pour nous. Nous en avons
fait quelques autres, puis, quelques années plus tard –
c’était courant 93 – nous avons peint notre première
grande porte. En fait, là encore, nous nous. Nous étions
habitués à l’atelier, à poser des portes
sur des tréteaux pour dérouler les plans et un jour nous
nous sommes dit pourquoi on décorerait pas ça ? C’est
là que nous avons mis au point notre technique de peinture avec
ce vernis marine pour que ce soit solide.
Des copains ont
trouvé ça sympa et nous ont dit »mais pourquoi ne
feriez-vous pas une expo ? ». C’est poussés nous
avons fait notre première exposition, par eux que donc en janvier
1996, rue Jacques Callot à Paris, à la Grande Masse des
Beaux Arts. Cette expo a été le vrai point de départ
de notre travail. Mois j’étais très perturbée,
au départ, de vendre ces toiles parce que c’était
vraiment quelque chose d’intime. Nous avions 36 peintures et papiers
collés de tailles et formats différents, et en quinze
jours, nous en avons vendu 30. Cà, ça nous a vraiment
encouragés de voir que d’autres personnes étaient
sensibles à cette forme d’expression.
Au fur et à
mesure des années, ce travail a pris de plus en plus de place
dans notre vie d’architectes jusqu’au jour où nous
avons fini par nous dire que nous nous exprimions plus en cela que dans
l’architecture.
Christian
J. : En 2000, lorsque nous avons décidé de cesser
définitivement notre activité d’archi pour ne faire
plus que de la peinture, nous étions très déterminés
et très contents de cette décision. On continue à
l’être encore aujourd’hui bien sûr. Mais la
différence, c’est que le chemin parcouru entre temps était
inimaginable à l’époque. Si nous avions su, à
l’époque, dans quel trou noir nous allions nous enfoncer,
sur quel terrain nous allions nous engager, peut-être que l’on
ne s’y serait pas lancé. C’est beaucoup plus une
aventure encore que ce que l’on pouvait imaginer. Pourtant nous
y avions réfléchi. Nous croyions savoir où nous
allions.
Quelques mois après
avoir largué les amarres, nous nous sommes rendus compte que
nous étions en pleine mer et ça c’était génial
!
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