SHAFIK ALNAWAB: JUSQU’AU 13 JANVIER PROCHAIN, LA GALERIE FALLET, À GENÈVE, PROPOSE LES OEUVRES DE SHAFIK ALNAWAB. MATIÈRES, ÉCRITURES, OBJETS SE MÊLENT DANS DES COMPOSITIONS PRÉCIEUSES, À L’ATTRAIT MYSTÉRIEUX. Quand on lui demande «Depuis quand êtesvous artiste?», Shafik Alnawab a un sourire presque amusé et vous répond: «Depuis toujours! » Et comme dans le décryptage de ses fascinantes compositions, faites de matériaux divers récoltés un peu partout, ce «toujours» n’indique pas le début de sa propre vie, mais remonte à l’origine de sa famille, les Nawab de Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh. «Dans ma culture, confirme-t-il, le dessin et la peinture sont omniprésents. En plus de la musique, de la danse et de la poésie. Mon père était lui-même peintre, tandis que ma mère, d’origine persane, avait ouvert le premier studio de photographie à Bagdad, où ma famille s’était réfugiée après l’invasion britannique en Inde.» De ce père qui meurt alors que Shafik n’a que 6 ans, ce dernier a reçu deux cadeaux: une graine, que l’enfant est invité à planter et à arroser jusqu’à ce que la plante donne des tomates, et un petit carnet sur lequel reproduire fleurs et fruits en dessins. Si Shafik relate ces détails avec ce talent de conteur typique des Orientaux, à y regarder de plus près, sa vie a réellement un arrière-goût de conte de fées. C’est, en effet, une suite surprenante de rencontres, de coïncidences et de voyages qui l’ont finalement conduit jusqu’à Genève, en passant par l’Arabie saoudite, le Liban, la Pologne, l’Allemagne de l’Ouest. L’étape de Berlin-Ouest aura sans doute été la plus importante, puisque c’est là-bas qu’il rencontre une jeune violoniste japonaise de passage, qui s’arrête devant les dessins qu’il expose dans la rue. Depuis cette première rencontre, ils ne se quitteront plus et ensemble ils s’installeront à Genève, où elle a gagné un concours pour entrer à l’Orchestre de la Suisse romande, en 1973. DES BRIBES D’HUMANITÉ Dès ce moment, l’artiste intègre dans ses compositions des éléments trouvés - vieux morceaux de bois ou de métal, lambeaux de draps usés, pages déchirées de manuscrits. Tout cela s’assemble, se superpose, comme des souvenirs délicatement empilés, qui rappellent les palimpsestes, ces manuscrits où des textes ont été grattés pour en écrire d’autres. Les tableaux en relief de Shafik ont les teintes du désert dont l’artiste est issu, mais il n’est pas rare que des couleurs plus vives y fassent une furtive apparition, pour ancrer ces matières immémoriales dans l’essence de la vie. Nicole Kunz, historienne de l’art *** L’Orient à notre porte Les titres posent l’atmosphère : Nomades, Page ancienne, Tradition, Sable. L’Orient est à notre porte. Mais ces titres paraissent des moteurs du rêve facilement évocateurs en comparaison des tableaux qui, eux, sont franchement imprégnés. Les compositions d’Alnawb sont un voyage subtil évoqué par le matériau rare, celui dont le temps a imprimé sa trace, belle : papier parcheminé acheminé. Les couleurs nuancées par les frottements semblent précieuses : papier cartonné dont les craquelures se gorgent de rouille dorée. L’artiste crée un ensemble avec plusieurs pièces superposées, brutes, mais poétisées et surtout individualisées. Le thème n’est pas dans le recyclage, mais dans la beauté mystérieuse que dégagent ces matériaux usés. L’altération crée l’éclat du tableau. 24 Heures, Raphaëlle Renken *** De la poussière du temps, des éraflures, lambeaux déchirés, feuillets arrachés, rehaussés d’accents vivement colorés, une infinie poésie se dégage. Devant ses portes, ses stèles, suggérées, rêvées, face à ces pages messagères d’un autre âge, d’une autre sagesse, un sens aigu du sacré nous submerge. L’on devient héritier d’une longue histoire humaine ; s’ouvre devant nous le champ infini du savoir, souffle le vent d’une haute spiritualité. Pour mieux échapper au contexte banal, se séparer du mur, une vitrine enchâsse ces moments d’éternité, en abrite les secrets. Alnawab se situe bien loin des propositions absconses qui ne peuvent se départir d’un discours cérébral pour en justifier la valeur, des chapelles et des modes qui font les renommées au gré des influences et intérêts. Ses œuvres vous emportent, par une étonnante alchimie, dans un monde quasi mystique, chargé d’indescriptible beauté, de spiritualité et de simplicité. Elles vous invitent à regarder au-delà des choses. Elles témoignent d’une maturité et d’un aboutissement qui s’épanouissent, sans se répéter. Yves Callet-Molin – Extaits *** « Sa démarche est jalonnée par la fascination surgie de l’évidence, du quotidien. L’artiste utilise les matériaux oubliés, qui ont perdu leur fonction mais non leur énergie. L’écriture notamment, dont Shafik Alnawab refuse la fonction première, est au cœur de ses travaux : elle sort de la terminologie pure pour entrer dans le champ du signe, du langage visuel. » Le Nouveau Quotidien, V.P. *** Shafik Alnawab peint un art à la fois millénaire et contemporain Né à Bagdad d’un père hindou et d’une mère perse, marié à une Japonaise et vivant en Suisse, Shafik Alnawab était naturellement prédisposé à l’éclectisme esthétique et à la curiosité spirituelle. Son œuvre picturale est empreinte de ses origines, on y retrouve le goût moyen-oriental de l’ornementation et de la symbolique mais aussi le message sous-jacent d’une culture raffinée, trait d’union entre l’Europe, l’Inde et l’Extrême Orient. La démarche de cet artiste se caractérise par une parfaite assimilation du pluralisme culturel qui l’habite. Nourri de culture arabo-persique, c’est vers l’Inde et le Japon que s’oriente son regard spirituel. Cela nous vaut une œuvre riche en symboles zen, tantriques, où l’art du mandala est omniprésent et par lequel Alnawab exprime une vision cosmique et magique de l’univers. En cela, il est un peintre de tradition tandis que, par son traitement des surfaces, son goût des matériaux récupérés, aménagés de signes et d’écritures, il est résolument contemporain. Shafik Alnawab déploie une géométrie simplifiée que des éléments totémiques viennent enrichir. Des bleus profonds, des ocres brûlés, des fragments de tissus ou de papier qui semblent arrachés à la nuit des temps accentuent encore le côté magique et mystérieux de cette œuvre qui est aussi une œuvre de mémoire, exploratrice d’une âme dense et riche. Le Courrier, Christian Péchot *** « Sa démarche est jalonnée par la fascination surgie de l’évidence, du quotidien. L’artiste utilise les matériaux oubliés, qui ont perdu leur fonction mais non leur énergie. L’écriture notamment, dont Shafik Alnawab refuse la fonction première, est au cœur de ses travaux : elle sort de la terminologie pure pour entrer dans le champ du signe, du langage visuel. » Le Nouveau Quotidien, VP *** Dans un temps manipulé Qu’il utilise des capsules de bière, des morceaux de cartons ou de lambeaux de tissus, Shafik Alnawab les emporte dans les profondeurs du passé comme un magicien. Ses œuvres en technique mixte rejoignent les portes mystérieuses des rues orientales et les objets usés des caravaniers. Né à Bagdad de parents indiens et iraniens, Shafik Alnawab a vécu en Arabie Saoudite et il a notamment voyagé avec les bédouins. Aujourd’hui, il habite Genève. Il fallait sans doute ce décalage total pour donner à son travail le déclic de la nostalgie et la part du rêve. De ses origines orientales, il possède le sens du passé et de la parole perpétuée pour l’écriture. Il en joue à sa guise en recopiant des bribes de textes berbères, coptes ou arabes. Ces menus graphismes apportent une vie furtive à ces tableaux, inspirés pour la plupart par les portes des villes anciennes du Yémen. Lentement imprégnés au long des siècles, ces éléments d’architecture symbolisent le passage du temps et le mystère des seuils qui ne sont jamais franchis. Tout lui est bon pour revenir à l’origine ces âges et à l’usure des civilisations. Avec le pouvoir de l’artiste, il y parvient au moyen d’éléments aussi contemporains et anodins que des capsules de bouteilles. Il en rit d’ailleurs en rappelant que sous les cabalistiques, il y a une marque de bière. Les lambeaux de jutes ternies, collées, peuvent suggérer les reliques recueillies à même les tombeaux sacrés. Les petits sachets qu’il accroche sur une de ses œuvres sont glissés dans d’anciens bigoudis. Peu importe, la magie opère et les objets rugueux rappellent les vicissitudes des longues marches dans le désert. L’art somptueux de l’Orient n’apparaît plus que par bribes, dans des lueurs de lapis-lazuli glissées dans la pénombre, comme un rappel des richesses enfouies dans le sable. L’Express, Neuchâtel – Laurence Carducci *** Bagdad fut un haut centre culturel. Malaxés par la moulinette médiatique, les Irakiens paraissent guerriers, hurleurs ou manifestants idolâtres d’un faux prophète. Cruelle image pour un peuple qui a inspiré les raffinements de la civilisation islamique à Bagdad. Cette tradition vit encore. Elle est poursuivie par le million d’intellectuels, d’artistes, d’opposants qui ont fui le régime de Saddam Hussein depuis son arrivée au pouvoir. Un artiste irakien prépare d’ailleurs une exposition à Carouge : Shafik Alnawab. Elle commence jeudi à la Galerie Contemporaine pour se terminer le 12 mars. Alnawab ressemble à un yogi pétillant. Le regard s’illumine, plein de gentillesse amusée. Shafik Alnawab est né à Bagdad en 1943. Après avoir suivi l’Ecole des Beaux-Arts dans sa ville natale et exposé dans son pays en 1965, il « taille la route » à la fin des années soixante, passe par l’Arabie Saoudite pour se fixer à Genève dès 1974. s’ensuivent plusieurs expos dans des villes suisses dont Bâle et Genève qui lui confèrent une dimension internationale. Le Japon le demande en 1989 et 90.Il prévoit d’autres présentations à Francfort, Chicago et, de nouveau, dans l’empire du Soleil levant en 1992. Le succès quoi ! Impossible de ne parler du conflit devant un peintre irakien. Il s’attend – avec une pointe d’agacement – à ce que le sujet roule sur le tapis. Ses parents vivent encore à Bagdad. Il ne dira pas grand-chose de cette guerre qui le déchire. Craint-il quelque chose avant d’ouvrir cette exposition en pareille circonstance ? « ET craindre quoi ? Je n’ai que des amis ci. Je n’ai ressenti aucune animosité à mon égard. Au contraire, après la déclaration de la guerre, deux copains suisses sont venus chez moi avec une bonne bouteille de rouge pour me remonter le moral ». Et l’œuvre ? Elle se présente sous forme de collages de matériaux divers occupant l’espace d’un tableau ou d’une sculpture. Cuir, bois, papier calligraphié, peau de serpent se lancent dans d’étranges jeux guidés par l’artiste-démiurge. Shafik Alnawab donne un exemple pour expliquer sa démarche : « J’aperçois un tambour crevé, abandonné au bord d’une route. Je le prends et le transforme pour parvenir à retracer son passé d’instrument aux mains des musiciens, d’objet fabriqué par un artisan, et d’animal qui a donné sa peau. Par cette évocation, je lui offre une nouvelle vie. » La tradition soufi Tribune de Genève, Jean-Noël Cuenod, 1991 *** Shafik Alnawab – Ecrits Je ne sais pas d’où je suis venu, de quel temps j’ai surgi… peut-être de l’île de la Baleine qui s’est enfoncée sous les pieds de Sindbad, probablement du temps de Shéhérazade. J’entends encore le cri des coqs qui ont annoncé son aube, qui ont lancé ce fil magique traversant le siècles, le fil invisible après lequel j’ai couru, en essayant de l’atteindre pour connaître la fascination des choses dans les ruelles de Bagdad, les forêts des palmiers de Bassora, sur les dunes dorées et les oasis, les mirages dans le désert du Nejd, dans les rues de Marrakech, les citadelles de Tunis, dans les bazars d’Ispahan, les ruelles de l’ancienne Sanaa entre les quartiers d’Islamabad, les trottoirs peuplés de Dehli, les mosquées du Caire et d’Istanbul, avec les caravanes des Touaregs, entre les écumes de la mer qui a embrassé le bateau d’Ibn Battuta… Lors que j’ai laissé la Holi*, le ciel déjà happé par le Gange renvoyait ses derniers rayons flamboyants dans les âmes en délivrance. Le temps s’était alors emparé de la moitié des couleurs de la ville pendant que l’autre moitié accaparait les murs des ruelles. Des postes de des fenêtres d’or, s’échappait le son des cithares au milieu des parfums d’encens. J’ai suivi ce son magique qui m’a guidé à travers les venelles sinueuses de Varanesi aux portes du Gange. Je me suis agenouillé respectueusement et j’ai trempé mes pinceaux dans cette rivière sacrée, dans le scintillement de milliers de bougies flottantes. C’est dans cette lumière que j’ai reconnu le reflet de ma grand-mère. Son sari orange tournoyant caressait les fleur des palmiers de Babylone dont le cœur d’argile avait déjà répandu l’histoire de l’expédition de Gilgamesh et avait chanté la légende d’Ishtar. Dans la transe, j’été enlevé je ne sais comment par un cerf-volant violet tenu par un fil qui laissant entrevoir des bourgeons verts naissants. Juste avant le crépuscule, j’ai été déposé dans le mirage de Jaisalmer et son sable doré. J’ai alors planté mes pinceaux dans le corps fertile du désert qui, depuis ce jour, ont fait pousser des feuilles concrètes de mes illusions. J’entends le chuchotement de tissus en lambeaux. Qu’était-ce ? Les morceaux de rideau de théâtre abandonné ? Les comédiens auraient-ils oublié leurs costumes sur les planches et laissé leurs rôles dans des échos lointains ? Ou alors une cage de pèlerin d’Orient ? Je sens encore son odeur de henné. Ou peut-être simplement le voile d’un bateau voyageur ? J’entends encore la mélodie des vagues et des goélands dans ses plis. Entre ce flux et ce reflux, je sens encore et toujours les battements de la Holi*dans ce morceau de tissu rapiécé. Depuis, Babylone n’est plus loin, Varanesi non plus. Pas plus que le ciel peut embrasser l’eau. Qu’elles soient arabes ou hindi, cunéiformes ou hiéroglyphes, les écritures se sont réunies sous les couvertures de livres humides et poussiéreux. A Bundi, j’ai touché le bleu envoûtant, à Jaïpur j’ai dansé avec le rose brûlant, des ruelles de Lucknow aux ruelles de Katmandu j’ai ramassé des drapeaux tibétains et des rouleaux de manuscrits. J’ai tout gardé en moi : le rêve des racines, l’odeur de l’inconnu et j’ai senti le fameux parfum des fleurs grises. Puis, dans le regard des cendres, j’ai vu la Divali**. Pendant l’éclipse de la lune et du soleil, j’ai ouvert le talisman des Touaregs et j’ai cueilli les pigments de la mente. Sur le chemin du retour, je portais en moi toutes ces serrures rouillées de mes villes abandonnées et, enfin, j’effleurais les tatouages du passé sur les murs des prisons. De ce précieux bagage, un tourbillon magique s’est élevé soudain et m’a précipité sur les murs de l’éternité. Shafik Alnawab - Extraits * Fête des couleurs |